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Disclamer : L'histoire et les personnages m'appartiennent.
Rating : T pour morsures.
J'ai écrit ce texte il y a dix ans. Je l'ai remanié un peu mais en dépit de ses nombreux défauts, je l'aime bien. J'espère qu'il vous plaira
également.
... celui qui erre…
… le traitre, le maudit…
°°0°0°°
Je sens bouillir en moi, des mots poussés par le temps qui passe, une foule faite de toi qui tire ma main sur le papier, un refrain de vie, figé dans le souvenir. Rien ne me délivre de toi. Tout me parle de nous et je sais, même si je ne le comprends pas, qu’à te revivre, je ne changerai pas une larme, pas un rire, pas une …chute. Je n’ai ni la force, ni l’envie de te refaire pour panser les gouffres que nous avons laissés à mon âme.
Je suis le chemin des remparts, j’entends les vagues, le grondement de leur fracas sur les rochers. Je laisse mes mains glisser sur les pierres, je pense à toi… et
bientôt j’ai l’impression que tu te glisses à l’intérieur de moi... Je monte sur le rebord, les yeux noués aux escarpements en contrebas, et tu me pousses, tu me tires, et comme ce soir là je ne
peux pas mourir, je ne peux pas te suivre...
Il y a des gens qui me dévisagent sans cesse lorsque je me dresse sur le rebord des remparts, des gens qui suspendent leur souffle à ma probable chute. Ils
chuchotent dans mon dos lorsque je redescends, les yeux aveugles de pleurs. Maintenant, certains sourient en me croisant. Je suis...
(... celui qui erre... le traitre, le maudit...)
... le fou des remparts, le lâche qui ne sautera jamais, une légende qui se retient et qui attend la mort, pour prendre forme dans leur folie à m’imaginer mille
vies, mille drames, me poussant chaque jour vers ce long ruban de pierre au-dessus de la mer.
°°0°0°°
Elle était dans une petite rue, perdue dans une nuit sans bruit, sans lune. Elle était comme une sculpture dressée sur les pavés, longue, mince, et je n’ai vu
d’abord qu’une peau diaphane coupée par le tissu d’une robe noire. Le vent faisait flotter les voiles de l’étoffe... J’avais le sentiment d’une illusion d’un autre temps. Il n’y avait personne
dans les rues, pas même une voiture, juste le bruit des vagues, la mer agitée de mauvais temps, les faisceaux affaiblis du phare, et moi, qui ne pouvait pas dormir et cherchais le sommeil dans
les ruelles du vieil Antibes.
Elle se tourna vers moi. Elle avait un regard noir incroyablement triste et une chevelure tout aussi sombre qui cascadait jusqu’au creux de ses reins. J’ai marché
droit vers elle comme attiré par un aimant. Je me suis arrêté à quelques pas et je l’ai trouvé belle, plus belle qu’aucune autre femme... J’étais fasciné. La fatigue, le manque de sommeil...
j’avais le sentiment que rien de tout cela n’était vrai, que je dormais dans ma chambre et faisais le rêve étrange d’une rencontre à la limite du saut dans le temps. Elle tourna brusquement les
talons et disparut, avalée par les ténèbres de la ruelle.
Un mirage...
Je suis rentré chez moi, profondément troublé, mal à l’aise, et je me suis enfin endormi. Ma vie professionnelle accapara mon temps le reste de la semaine, de telle
sorte que je ne pensais plus vraiment à elle, à moitié convaincu d'avoir rêvé... jusqu’à ce que je la retrouve par hasard au détour d’une rue.
Elle chantait quelque chose de doux dont je ne me souviens plus. Elle ressemblait à une illustration de fée dans un livre de contes. Tête haute, le regard tourné
vers un monde dont je n’avais pas encore la clé, avec sa longue robe flottant derrière elle comme un drapeau, ses cheveux dénoués, tordus comme de longs serpents noirs. Elle chantait et moi je me
suis arrêté au milieu de la rue, chaque fibre de mon être vibrant sous la caresse de sa voix. Il me fallut un moment pour réaliser qu'elle s'éloignait et je la poursuivis dans l’impasse sombre où
elle avait disparue.
Je me suis mis à courir, déjà à bout de souffle, avec la conviction que si je ne la rattrapais pas, j’allais être maudit jusqu’à la fin de mes jours. D’une manière
ou d’une autre, c’est ce que je suis aujourd’hui, ce devait être mon destin : maudit sans elle ou maudit par elle, et je préfère encore avoir déboulé dans l’impasse et l’avoir trouvé adossée au
mur d'enceinte d’une villa ancienne. Elle m’a souri et mon cœur s’est décroché dans ma poitrine, je suis resté figé. Elle a tendu ses mains vers moi. Elles étaient froides entre les
miennes.
- Quel est ton nom ? souffla-t-elle.
- Mathias.
- Ferme les yeux, Mathias.
J’ai obéi sans trop savoir pourquoi, en me demandant si je ne devenais pas fou et elle a soufflé son sortilège contre mon cou, en reprenant ses
mains.
- Je m’appelle Lamia.
J’ai senti un courant d’air et j’ai ouvert les yeux mais elle s’était volatilisée. Je l’ai cherché toute la nuit, sans succès, puis je suis rentré chez moi,
angoissé et malheureux, sans pouvoir comprendre quoi que ce soit à ma réaction. Le lendemain, j'ai tenté de démêler mes sentiments. Je commençais à croire que la folie m’avait pris. Poursuivre
une inconnue... cela n’avait aucun sens, c'était si loin de moi... Je décidais de ne plus céder à la tentation de la suivre si par hasard je me retrouvais sur son chemin.
Et les jours et les nuits filèrent, enveloppés de coton, sans couleur ni saveur... Des jours de cendre et de brume, des jours sans elle...
Lamia...
°°O°O°°
Une nuit, une violente douleur dans le cou me réveilla en sursaut. Pas encore sorti de mon sommeil, je voulus bouger, sans succès. Une panique plus puissante que la
douleur secoua mon corps immobile, curieusement inerte. Mon cœur s’emballa dans ma poitrine et j’allais hurler, lorsqu’un chuchotement désespéré réduisit mon cri à néant :
- Je ne peux pas !
La douleur disparut aussitôt, ainsi que le poids sur mon corps. J’allumais la lumière d’une main tremblante.
- Lamia ?!
La fenêtre de ma chambre était grande ouverte, les rideaux dansaient sous le vent, et elle, était assise sur mon lit. Elle se tourna vers moi, plus belle encore
qu'en mes pensées, les lèvres barbouillées de sang. De mon sang. Je portais une main tremblante à la blessure de mon cou, glissant sur la veine palpitante. Je la regardais sans
comprendre, ou plutôt, avec la peur de comprendre. Elle se pencha vers moi et son parfum m'enveloppa, cuivre et fleur d'oranger. Mon cœur s'accéléra mais plus d'angoisse, non. Je n’avais pas peur
d'elle. Si elle avait changé d’avis et voulu me tuer, je l’aurai laissé faire. J'étais attiré, enchaîné, ensorcelé... J'étais à elle.
- J’ai pensé que te détruire, me guérirait de toi, mais je … mais je ne peux pas.
J'aurais pu dire mille choses, j'avais tant de questions ! Mais plongé dans ses yeux d'obsidienne, mes pensées s'évanouissaient avant que je puisse les saisir. Le
silence s'étirait entre nous mais il s'était fait solide, comme un câble qui rapprochait nos deux corps et me faisait tourner la tête, volait mon souffle. Et j'allais mourir si elle ne
s'éloignait pas, étouffé par cet amour qu'elle avait planté dans mon cœur avec la violence d'un coup de dague. D'un claquement de mâchoires.
Lorsque son souffle prit le mien, la douceur de ses lèvres pleines suspendues au-dessus des miennes, j'aurais pu l'embrasser, je le voulais... au lieu de cela, je
retrouvais subitement ma voix :
- Comment es-tu entrée ?
Elle caressa doucement ma joue du bout de son index, suivant la ligne de ma pommette, le coque de mon oreille, ma mâchoire, pour échouer sur mes lèvres. J'avais du
mal à contenir mes tremblements, à retenir l'élan qui me poussait à l'enfermer dans le cercle de mes bras à jamais.
- Ceux de mon espèce n’ont aucun mal à pénétrer où ils le veulent, murmura-t-elle en réponse.
- Ton espèce ? Qu’est-ce que c’est ?
Elle annula la distance entre nous et posa sa bouche sur la mienne. Ses lèvres avaient un goût métallique, le goût du sang.
C’est mon sang ! Oh, mon Dieu…
Puis sa langue franchit la barrière de mes dents et j’y mêlais la mienne. Je sentis ses crocs aiguisés sur mes papilles…
Vampire.
Son baiser dévora mon âme, dévastant tout sur son passage, m'effrayant par l'intensité qui brûlait mes veines. Qui aurait cru qu'un tel feu couvait en moi ? Que la
glace qui me constituait pouvait se déliter si soudainement ? Lorsqu’elle essaya de rompre notre baiser, j'eus soudain peur qu'elle disparaisse encore pour s’enfuir. De geler à
nouveau.
Je l’attirais vers moi, bloquant son corps sous le mien contre le matelas et elle se laissa faire avec un sourire lumineux, ses yeux noirs brillants comme des
joyaux. J'entretissais nos baisers de mots d'amour, le cœur frissonnant en l'entendant souffler les mêmes folies que moi. Je sentais tout mon cœur résonner en moi comme un écho démesuré...
Entendait-elle mon sang courir dans mes veines ?
J'étais un être froid. Je ne ressentais rien, n'ambitionnais rien, n'espèrais rien de l'existence. J'avais toujours été ainsi, détaché du monde et de ceux qui le
peuple. Mes rares amis étaient plutôt des connaissances. Si j'écoutais plus volontier leur soucis que ceux des autres, je ne confiais aucun des miens. D'ailleurs, je n'en avais pas vraiment. Je
cultivais le vide comme d'autre leur jardin.
Pas de passion, pas de colère, pas d'intêret pour rien ni personne. Je n'ai jamais été un rêveur, je n'ai jamais aimé ces histoires d'autres mondes ou de pouvoirs surnaturels, ni les histoires
d'amour. La réalité ne se passe jamais ainsi. À quoi bon rêver, si la vie vous reprend dans son étreinte cruelle dès le livre refermé ? Mais peu importait si c’était déraisonnable ou
illogique, une seule chose était évidente pour moi cette nuit là : j’étais amoureux de cette femme. Et c’était un vampire...
°°0°0°°
Depuis, elle venait toutes les nuits entre mes bras prendre la mesure de mon esclavagisme. Elle m’aimait, et sa manière de me regarder en disant cela me laissait
des frissons dans le dos. Le velours de sa peau contre la mienne, ses crocs dans ma chair, ses lèvres parfumées de mon sang... Chacune de ses caresses est imprimée dans ma peau, encore
maintenant, comme les marques de ses dents sur mon épiderme. Nous ne quittions ma chambre que pour longer la ligne des remparts, des funambules sur un filin de pierre, avec la mer et les rochers
déchiquetés au pied des murailles pour seul filet, et je tombais amoureux d'elle un peu plus fort chaque nuit.
Parfois fois, elle me permettait de l’accompagner jusqu’à l’endroit où elle dormait pendant le jour. C’était un vieux mausolée dans la partie sud du cimetière, sans
aucune ouverture et plein de toiles d’araignées. Je la couchais dans son cercueil à côté de ce qui restait du mort et la laissais là sur un dernier baiser, refreinant l'idée de partager son
sommeil diurne. Intoxiqué par elle, chaque aube m'arrachait le cœur, laissant mon corps douloureusement tendu par le manque et l'impatience jusqu'au coucher du soleil. Je ne travaillais plus, ne
voyais plus même mes rares amis, je vivais la nuit, je vivais pour elle. Elle. Le grand soleil qui me montait à la tête*...
Elle me parlait des vampires, de ses vies d’avant, entremêlant ses récits de baisers et de morsures au creux de mon cou, de mes poignets, sur mon cœur. Leur douleur
me brûlait les veines jusqu'à l'ivresse. Je gravais mes serments d'amour avec mon sang sur sa peau pâle. J'aimais ses immenses yeux noirs qui me brûlaient, sa voix, son corps, j’aimais qu’elle
n’ait pas d’âme, qu’elle soit des siècles plus vieille que moi. Je l'aimais. Et toutes les nuits, elle venait refaire le paradis entre mes bras.
°°O°O°°
Les mois filèrent, des météores de bonheur que je ne peux pas vraiment décrire. Des nuits sur les remparts à compter les étoiles… Des heures entre mes draps, entre
ses bras… Mes amis éberlués de me voir après tout ce temps de silence, fascinés par la beauté appuyée à mon bras et pour laquelle j’avais tout quitté, même moi. Ce que j’étais avant elle était
mort, je ne renaissais que sous ses morsures.
Puis un soir, elle ne vint pas. Elle m'avait dit que cela pouvait arriver, et ça avait été le cas, une fois auparavant. Je ne m'affolais pas mais l'angoisse me prit
au cœur sans que je puisse m'en défaire. Et les heures coulèrent, lourdes comme du plomb, avec la torture de son absence comme une brûlure sur mon âme ou la dilacération fantomatique de ses crocs
dans ma chair. La nuit renversa son encre aniline sur le monde et je restais en suspend, entre la vie et le néant, jusqu'à ce que l'aube avale les étoiles et qu'un autre jour sans elle glisse ses
aiguilles empoisonnées sous ma peau.
La nuit ne la ramena pas. Ni la suivante. Au crépuscule du troisième jour, je me précipitais au mausolée et déjà, je sentais la glace se répandre en moi, le gel
d'une peur incohérente.
La porte était défoncée... Affolé, je courus dans tout le cimetière et, ne la trouvant nulle part, je revins devant sa tombe, complètement désespéré. Était-elle partie ? M'avait-elle quitté ? Est-ce qu'un ancien amant... ? Elle n'en parlait jamais, mais elle avait dû en avoir... Avait-elle aimé un autre plus que moi ? Un vampire ? Et comment pourrais-je lutter contre lui, moi, simple humain ? Contre une passion de plusieurs siècles ?
Je n’avais jamais pleuré, ni éprouvé l’envie de le faire. Jamais. Je sentais pourtant les sanglots se presser dans ma gorge mais retenait mes larmes férocement,
cherchant mon souffle pour calmer le pressentiment fatal qui collait à ma peau comme un linge humide.
- Vous cherchez la folle ? me demanda soudain un vieil homme que je n’avais pas vu.
Je détaillais un instant son visage ridé comme une vieille pomme où des yeux bleus et perçants brillaient sous ses sourcils grisâtres et
broussailleux.
- Je vous ai déjà vu avec elle, une fois ou deux, ajouta-t-il. Mais vous semblez un gars bien...
- Quelle folle ? finis-je par articuler quand le sens de ses propos me frappa.
- Celle qu’ils ont emmenée, il y a trois jours. Elle dormait là-dedans, ajouta-t-il en désignant le tombeau de Lamia. Il paraît qu’elle se prenait pour un monstre
ou je sais pas quoi… C'est pas la première fois.
Mon corps et mon esprit furent un instant comme soulagés, mes sens avaient détectés la catastrophe et elle était tombée, enfin, annulant la tension. Mais une autre,
plus puissante encore - la peur de la perdre - propagea son feu dans mes veines. On l'avait enlevée ? Une foule de pensées déferlèrent en autant de questions. N'avait-elle pas pu se
défendre contre ses attaquants ?
- Mais qui l’a emmenée ?
- Ceux de l’hôpital, me révéla le petit vieux avec un air désolé. Il m'avait l'air d'un gars bien pourtant, celui là... l'entendis-je ajouter pour lui-même alors
que je m'éloignais.
°°0°0°°
Je courus jusqu’à l'hôpital, l'esprit torturé, endiguant ma panique aussi bien que les battements erratiques de mon cœur le permettaient. À nouveau, une sorte
d'alarme s'était allumée dans mon esprit, me soufflant de fuir, de faire demi-tour avant qu'il ne soit irrémédiablement trop tard. Mais je ne l'écoutais pas. Je haïssais cette petite voix
insistante, ses questions dérangeantes et ses affirmations cartésiennes.
"Les vampires n'existent pas... Les morts ne se relèvent pas de leur tombeau, ils restent morts..."
J’étais fou d’inquiétude à l’idée qu’ils aient exposé Lamia au soleil ou qu’ils fassent des expériences sur elle, qu’ils la tuent. Il y eut une brusque tension
quand j’entrais dans le bâtiment, comme un changement de pression à mes tympans. Le sang bourdonnait à mes tempes, puis la bulle éclata. Il y eut un claquement dans mes oreilles, dans mon esprit,
et soudain les sons reprirent leur volume et les odeurs se ruèrent à mes narines. C'était comme si j'étais resté en apnée tous ces derniers mois.
Je déambulais dans les services sans me résoudre à demander de l'aide à quiconque. La petite voix reprenait de la force maintenant que l'air n'embaumait plus le
sang et la fleur d'oranger.
"Sa peau était tiède... Tu sentais les battements de son cœur sous tes doigts..."
Il y avait trop de bruit autour de moi et inconsciemment, je pris la direction d'une section moins bruyante, plongé dans mes pensées. Je marchais dans un couloir
vert et blanc, entre un mur et une rangée de chambres percées de fenêtres d'observation. Je ne regardais pas vraiment où j'allais, à moitié décidé à prendre la sortie. Si je n'y pensais plus,
peut être pourrais-je reprendre le fil de ma vie et prétendre avoir rêvé ? Oublier la douceur de sa peau, le feu dans ses yeux d'obsidienne, le plaisir douloureux de sa morsure, la soie de ses
lèvres rougies de mon sang, le velours de sa voix... et à chaque image dont j'invoquais l'oubli, mon cœur prisonnier de la petite voix, criait sa douleur.
"Les morts... restent morts…"
Alors est-ce que moi qui n’avais jamais rien éprouvé avant elle... Est-ce que je pouvais prétendre… comme si… Une ombre accrocha soudain le coin de mon œil et me
figea. Le long du couloir, toutes les chambres perçaient le mur opposé de tâche de lumière. Exceptée celle-ci.
Les stores de la pièce étaient baissés, laissant filtrer quelques lignes de soleil au sol, les lumières éteintes. Les draps du lit étaient froissés mais je n'y vis personne. Une sangle de cuir défaite pendait à la rambarde. Mon regard voyagea jusqu'à l'autre. Une seconde menotte s'étirait dans un angle bizarre. Je descendis mes yeux le long de l'attache, jusqu'à un poignet prolongé d'un bras blanc où de longues mèches ondulées reposaient.
Lamia.
Elle était roulée en boule dans un coin d’ombre, son bras prisonnier tordu dans un angle douloureux. Je ne pouvais pas voir son visage masqué par ses longs cheveux
d'ébène... Je voulais entrer dans cette pièce et l'enlever, l'emporter dans mes bras, loin d'ici, là où personne ne la séparerait plus jamais de moi. Mais la petite voix parlait plus fort que mon
cœur meurtri.
" Elle est immortelle ? Pourquoi ne s'est-elle pas enfuie ? Pourquoi... ?"
Je restais immobile, les mains appuyées sur la vitre d'observation pendant ce qui me sembla durer des heures, le cœur au bord des lèvres mais muet de
douleur.
- Il a fallu la mettre sous sédatif parce qu’elle était persuadée que le soleil allait la tuer, dit soudain une voix près de moi, me faisant sursauter.
Près de moi, un médecin entre deux âges, aux courts cheveux châtains avec des yeux noisettes à l'air intelligent et concentré, derrière ses lunettes épaisses. Il me
détaillait lentement. Je sentis son regard sur mon cou, sur les traces de morsures récentes qui en recouvraient d'autres, plus anciennes, et je plaquais ma main dessus pour les dérober à sa vue,
révélant mon poignet dans le mouvement, où d'autres marques tatouaient ma peau. La honte m'incendia les joues. Je reportais mon regard à travers la vitre, sur la forme amorphe de la femme que
j'aimais. Puis le médecin se mit à parler. Et chaque mot me frappait, lapidait mon cœur agonisant.
" Elle s'appelle Isabelle... malade... pas la première fois... dysfonctionnement de la personnalité... syndrome de Renfield**... se prend pour un vampire... Vous me
semblez intelligent... pas trop tard pour vous reprendre en main... vous êtes un jeune homme bien..."
Encore ces mots.
Est-ce que je devais me réjouir de ne pas avoir l'air de l'idiot naïf et pitoyable que j'étais ? Devais-je me sentir soulagé de ne pas avoir la tête du gars qui
donnait son sang, se fait mordre... et qui aimais ça ?
Je finis par regarder l'homme mais ne sus décrypter son expression. J’avais honte qu’il me pense aussi fou qu’elle, honte qu’il sache que j’avais été assez stupide
pour croire à une telle chose, honte de l’amour que je portais encore à celle que je ne parvenais pas à appeler Isabelle…
Alors la colère vint au secours de ma douleur. Je tournais les talons, trouvant la sortie sans savoir comment. Je crois que je courrais avant de franchir le seuil. Je courus jusqu’à chez moi où je m'enfermais. Mais je ne pouvais me fuir avec le même succès. Le discours du médecin tournait dans ma tête, et sa voix se confondait avec celle de la petite voix, me poignardant sans relâche.
Elle m’avait trompé, trahi... M'avait-elle jamais aimé ? Je me répétais cela en essayant de ne pas revoir la souffrance entraperçue sur son visage au moment de mon
départ mais des images me revenaient en tête, mon amour tentait de faire surface, de percer la glace. J’avais la sensation d’être mort. La vie sans elle ne m’était pas supportable. Je passais des
heures à lutter contre les souvenirs, à lutter contre elle, contre moi. Mon cœur tombait dans mon ventre et remontait dans ma gorge. Une nausée brutale, un vertige puissant, et je restais là,
suffoqué, perdu, voulant fuir et ne le pouvant pas. Blessé à mort. Le manque me coupait le souffle autant que la folie que je sentais papillonner au bord de mon esprit. J'avais mal à en mourir...
mais je ne mourrais pas.
Et puis un matin les hurlements de mon cœur couvrirent la petite voix. Peu importait qu’elle soit folle, qu’elle se prenne pour un vampire... J’étais fou, moi
aussi, d’elle, de tout ce qu’elle était. Alors je décidais de retourner à l’hôpital.
°°0°0°°
Je ne me rappelle plus comment nous nous sommes enfuis. Ce n'est qu'une succession de couleurs dans mon esprit, mais je me souviens de son corps tremblant contre le
mien, de son parfum qui faisait battre mon cœur plus fort et des litanies de "je t'aime" et de "pardonne-moi" que nous chuchotions contre la peau de l’autre. Alors que je nous emportais chez moi,
elle me désigna doucement une arche qui menait aux remparts et je bifurquais aussitôt. Elle avait été enfermée pendant des jours...
Elle avait l’air fragile avec sa peau trop pâle et les lunes bleutées sous ses yeux noirs. Je passais mes doigts dans ses longs cheveux pendant qu'elle regardait la
mer. Je la pris dans mes bras, lui murmurais n’importe quoi, des mots d’amour fou, de la tendresse, et face à mon déferlement de caresses et de baisers, elle restait silencieuse, froide,
inerte.
La glace mordit mon cœur.
- Lamia ? demandais-je d’une voix tendue.
- Je… sais que je suis malade. Mais je n’arrive pas à vivre sans croire que je suis quelqu’un d’autre... et même cela, ils ne m’en laisseront jamais le
droit.
Je resserrais mon étreinte.
- Je suis là, et je t’aime, ils ne te feront pas de mal. Plus jamais…
Elle releva son visage vers le mien et je me noyais dans ses yeux d'obsidienne mouillés de larmes.
- Tu ne comprends pas... Je ne peux pas t'entraîner... Je ne peux pas vivre et t’aimer sans que la réalité me rattrape. Et le réel va me tuer.
Elle brisa notre enlacement et s’appuya sur le mur en pierre en regardant les vagues, les rochers escarpés à quelques centaines de mètres au-dessous de
nous.
- Je veux mourir, murmura-t-elle.
Puis elle se tourna vers moi. Je fus le premier à grimper sur le rebord. Vivre sans elle allait me tuer lentement à petit feu et je ne le voulais pas. Je lui tendis
la main et nous nous sommes enlacés en fixant le vide. Lamia prit ma main dans la sienne et la serra très fort, un instant. Nous comptâmes un... deux...
Une impulsion de son corps... et nos mains se séparèrent. Son corps rebondit sur la muraille, sur les rochers, et se brisa à la lisière des vagues comme une poupée
de chiffon.
J’étais resté sur le mur, tétanisé, imaginant ma chute et regardant la sienne. Je n’avais pas sauté. Si elle avait tenu plus fermement ma main elle m’aurait entraîné avec elle. Mais elle n’avait aucune raison de croire que je ne la suivrais pas... Et moi non plus.
Pourquoi ?
Le sarcophage de glace se referma sur mon coeur ce soir là, pour ne plus jamais se défaire.
°°0°0°°
Je suis celui qui erre…
Je suis le fou, le traitre, le maudit.
Je suis celui qui espère qu’un fantôme de femme viendra une nuit, lui pardonner sa lâcheté.
J’essaye, chaque jour, sans succès, de faire ce que j’aurais dû cette nuit là. Je suis une chimère, une ombre éternellement fondue dans le spectre de la sienne, et qui hante, avec les autres, la
longue ligne des remparts.
* détournement d'un vers de Paul Eluard : "Tu es le grand soleil qui me monte à la tête"
** syndrome de Renfield : syndrome de fétichisme sanguin et sexuel, nommé ainsi en l'honneur du personnage présent dans le "Dracula" de Bram Stoker, qui présentait
les mêmes signes et symptômes classiques de ce désordre. Le stade le plus avancé est le vampirisme clinique où l'on boit le sang d'autres humains.
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Merci merci pour tous ces compliments
Seeliah
Je suis comment dire...? Epoustouflée par autant de magnificence ! C'est magique, merveilleux, boulversant, tendre et cruel et à la fois.
Je tire mon chapeau très très très bas à Onee-san !
C'est super bien écrit.
Bisous
.....Je sais pas quoi dire. Je suis pas bcp dans le dark(je préfére le yaoi), mais c'était super beau et touchant. On voie littéralement les émotions à travers tes descriptions. C'est très beau, je crois pas que tu es a avoir honte d'une telle histoire.
Just magnifiiique ... Splendide ... Je suis sans voie ..<3