Partager l'article ! Le Tableau - Première partie : Entre les dents du Dragon -: ¤ Le Tableau ¤ ¤ Entre les dents du dragon ¤ ...

¤ Le Tableau ¤
¤ Entre les dents du dragon ¤
David :
Le jour, la nuit. Le jour encore. Tous ces jours qui se succèdent avec une lenteur à vous rendre fou. Ces jours qui se traînent et me refusent le seul présent qu’on peut encore espérer à mon âge.
La Mort.
Ma mort est là, tapie dans l’ombre, prête à bondir. Mais elle se fige, hésite. Sa main n’est pas sûre lorsqu’elle se tend vers moi…
Ici, il y a des couloirs glacés qui filent vers de noirs horizons que la lumière des bougies rend plus troubles encore. Tout le jour le soleil m’est à peine supportable et Leonna tire les volets pour me laisser de l’ombre.
Je dors, comme ces monstres d’un autre temps couchés dans leur cercueil, pour me réveiller la nuit. Comme ces monstres encore, je me lève, le visage torturé par une faim aussi puissante que la leur, je traverse ces couloirs sans fin en espérant que le froid m’achèvera en éclatant mes vieux os.
J’ouvre une porte et la lumière se fait. Ma faim remue, se mue en une boule qui explose.
Je pleure.
Je pleure, vous dis-je, sur cet amour qui m’étouffe.
Et toutes les nuits… jusqu’à ce que la lumière meurt…
Toutes les nuits… jusqu’à ce que la flamme vacille et disparaisse dans la cire chaude des bougies...
Toutes les nuits, assis devant cet immense tableau, mon cœur se serre comme pour mourir...
Mon cœur se serre mais ne meurt pas…
Sur un velours froissé aux reflets de sang, un corps blanc que le plaisir a jeté là, dans une pose lascive, dort paisiblement. Il n’est pas une ombre douce, un éclat de peau ivoire, un filet de lumière dont on ignore la provenance, qui ne laisse entrevoir que ce corps là tremble encore d’amour.
Un morceau de tissus masque le bout d’un sein mais laisse apparente la rondeur toute entière. L’autre est découvert, la pointe rosée enfouie sous l’ombre d’une main ; le bras ondule sur une hanche, les longues jambes reposent avec un désordre surpris. Et plus haut, comme une masse d’or fondu coulant sur ce velours, de longs cheveux blonds, ruisselant de lumière, se tordent en boucles larges…
Alors je me souviens et mon âme vacille, un vertige lent qui m’entraîne sur le sol et me jette dans le temps. Le cilice de mon cœur porte un nom.
Romane…
Elle est née à Ang Carach, le Monastère Astharian en Oriande.
Elle a poussée comme une herbe sauvage, dans un décor de vergers semés de fleurs, d’orchidées en serre, de roseraies de pourpre et de nacre, parmi les carrés de simples ; elle a grandi dans la poudre des pigments, dans le parfum des encres, la caresse des feuilles d’or blessées au moindre souffle ; fait ses premiers pas entre les dos courbés sur leur art comme dans la prière, les cailloux d’encens jetés sur les braises ardentes, sa vie rythmée par les chants pour Astharoth, le Grand Dragon, psalmodiés sous la lune…
J’aurais pu être à sa place, j’aurais dû l’être ; être l’enfant entre ces murs de pierre, longtemps, des années avant elle. Mais ma mère avait cessé de l’être pour entrer dans les « mâchoire de fer », devenue Révérende tandis que je restais auprès de mon père, dans d’autres mâchoires, celle de la Cour d’Oriande, plus dangereuses que les crocs d’Astharoth.
Elle vivait une vie que ma mère m’avait refusé et chaque fois que je voyais dans les yeux de celle, qui hors de l’enceinte avait été une duchesse et la favorite officielle du Roi, cette étincelle maternelle qu’elle m’avait arraché à cinq ans, une lente douleur étreignait mon cœur. Elle avait cessé d’être ma mère pour devenir celle de ces femmes, celle de cette enfant abandonnée ici et jamais elle ne semblait regretter de ne pas être restée auprès de moi.
Je savais que c’était mon père qu’elle avait fuit dans ce lieu saint. Un geis la liait à ses terres, une promesse qu’elle avait mis dix ans à tenir, parce qu’elle aimait un Roi, alors qu’elle avait cru son cœur mort avec un autre des années plus tôt.
Sans doute m’aurait-elle gardé si j’avais été son fils à Lui. Mais rien n’aurait pu l’empêcher d’aimer mon père… et sans doute, au final, se serait-elle tout de même enfermée ici. Mais avec moi.
Je n’aimais pas ces pensées quand elles me venaient et les chassais rapidement. J’étais resté auprès de mon père dans la fosse aux serpents, voilà tout. Et Romane avait presque l’âge de mon demi-frère, soit dix-neuf ans de moins que moi. Elle avait plus l’âge d’être ma fille, pourtant mon cœur se serrait brièvement quand j’entendais la chaleur dans la voix de ma mère quand elle disait…
« Romane»
Ce n’était pour moi qu’un nom, un visage que je connaissais par les descriptions des moniales. Une silhouette vague glissant dans le paysage. Romane était l’enfant que j’aurais pu être et ne pouvait me permettre de regretter…
Je la regardais grandir de loin en loin lors de mes visites au monastère. Je ne me préoccupais guère d’elle, mais elle était le centre d’attention de toutes les nonnes, ses visions étaient au cœur de beaucoup de leurs discussions et des préoccupations de ma mère.
La rumeur se répandait, hors de la clôture, qu’une enfant possédait le Don. Je niais les faits quand on me les rapportait et si le Duc de Senlys, le Bâtard Orphéo, le fils de la Révérende Mère d’Ang Carach, lui-même, affirmait que ce n’était pas vrai, alors il n’y avait aucune raison d’en douter.
Que feraient les prêtres d’Astharoth si la nouvelle d’une oracle parvenait jusqu’à Eurydice ? Ma mère craignait pour la vie de Romane et des religieuses avec de bonnes raisons. Le Don était tabou dans la religion du Dragon. Tabou chez les femmes.
« Surtout cette enfant là » disait ma mère.
Si sur le moment je me demandais pourquoi, je ne m’en inquiétais pas plus que cela par la suite. Je me contentais de lui obéir et de filtrer les informations qui pouvaient circuler du duché de Senlys à la Capitale. J’avais rapidement démenti celles qui avaient atteint le palais.
«Il n’y a même aucune enfant au monastère » affirmais-je, finissant moi-même par croire en mes mensonges.
J’oubliais l’existence de Romane jusqu’à ce que j’entraperçoive sa silhouette au loin dans le dédale du monastère.
Et cette ombre, cette enfant dont je croisais le chemin sans jamais la rencontrer vraiment, cette enfant que je pensais hors de ma vie alors qu’elle y était déjà intimement liée de plus d’une façon, allait devenir mon monde tout entier, mon cœur, mon souffle, mon âme… mon tourment, mon cilice, le poison qui me ronge, ma lente agonie.
Romane.
Il ne m’en reste plus qu’un tableau peint par un autre, par celui qui a su l’aimer quand moi, je n’ai fait que la trahir. Quand je n’ai fait que la pousser dans d’autres bras pour l’arracher des miens avant qu’il ne soit trop tard...
Romane.
Mon amour, mon sacrifice et mon expiation à la fois.
°°O°O°°
Elle ne s’était jamais demandée qui étaient ses parents, ce qu’ils étaient devenus ou pourquoi ils l’avaient laissé ici. Elle appartenait à ce lieu, ancrée dans son essence, elle ne pouvait le fuir. Elle ne le voulait pas.
Elle était entre les dents du Dragon. Elle s’était toujours tenue entre les « mâchoires de fer ». Liée. Le monde au-delà de la clôture était sans substance pour elle.
Ici, entre ces murs séculaires, elle était non-née, comme si elle n’avait jamais quitté le ventre de sa mère, comme une graine descendue en terre dans le cœur d’Ang Carach, oubliée et s’oubliant elle même.
Mais le Dragon reconnaissait son sang, si elle, en ignorait tout. Et il la retenait.
Blonde comme ne le sont jamais ceux d’Oriande, le regard indigo, exotique. Elle parlait peu, plus perceptive aux bruissements des arbres, à la voix du vent ou aux murmures des fontaines.
Parfois elle se figeait en plein mouvement, l’indigo de ses yeux devenu jais, prise dans sa vision. Et les religieuses se figeaient aussi, le cœur à l’arrêt dans l’étau de leur peur superstitieuse et de leur fascination pour elle.
Le don de la déesse Hel, de l’Usurpatrice, dans l’antre du Dragon. Romane était un blasphème au sourire de fée.
Etrange et étrangère, telle était l’enfant vénérée des religieuses. Elle était incluse dans la chair de leurs cœurs battants, aimée, adorée et crainte d’un même élan fervent par les moniales d’Ang Carach.
« Romane»
Quand les religieuses l’appelaient, elle avait toujours un instant de recul, de révolte. Ce n’était pas son nom. Mensonge. Elle sentait la distorsion mais ne pouvait fixer l’erreur. Parfois il lui semblait savoir quel était son vrai nom, l’entendre. Elle l’avait su un jour… Mais le souvenir de la vision se délitait sans cesse.
Les religieuses ne comprenaient pas cette blessure essentielle et la révolte de leur pupille qui ne faisait que s’accentuer avec le temps. Elles ne pouvaient saisir pourquoi elle les fuyait et les aimait d’un même élan, pourquoi elle s’isolait, comme à la recherche d’une chose qu’elle-même ignorait. Comme si une horloge interne s’était brusquement mise en branle.
Ses visions étaient de plus en plus étranges. Elle ne savait comment l’expliquer réellement. Elle voyait l’avenir, parfois le passé quand elle saisissait un objet où s’imprégnait d’un lieu, mais de plus en plus souvent, elle voyait le présent.
Un présent ailleurs, dans un autre lieu qu’elle pensait parfois connaitre, elle qui n’était pourtant jamais sortie de l’enceinte. Elle voyait par d’autres yeux et chaque fois, sur le moment, elle comprenait tout avec netteté, elle savait, tout était logique, à sa place. Puis elle reprenait conscience de sa réalité sans pouvoir se rappeler de ce qu’elle avait vu et su… ailleurs.
L’année de ses neuf ans, elle eut la vision d’un massacre. Elle avait vu des hommes fondre sur une maison isolée. Elle avait vécu par d’autres yeux, une fuite éperdue…
Les jumeaux égorgés… le sang… l’homme à la gorge transpercée de flèches… le vitriol dans les mains de la femme… les cris des enfants…
Leur rage et leur chagrin était devenu le sien… Elle s’était réveillée de cet effroyable cauchemar l’âme en deuil, avec cette pensée en tête :
«Nous ne sommes plus que cinq»
Et elle ne savait pas pourquoi.
Elle avait pleuré pendant des heures, se sentant plus seule et plus démunie que jamais face à la douleur qui déferlait dans son âme. Elle avait l’impression qu’on l’avait amputé de quelque chose et ce vide pulsait, encore et toujours…
Elle s’était enfermée dans un des celliers du monastère, refusant d’affronter les religieuses, de les effrayer par sa détresse plus encore qu’elles ne l’étaient déjà à chaque vision. Dans son état, les moniales croiraient qu’elle avait vu quelque chose de grave à venir. Elle n’avait aucune envie de leur expliquer qu’elle pleurait la mort d’enfants inconnus.
Et tandis qu’elle sanglotait, il lui semblait parfois sentir des présences auprès d’elle, des lèvres qui murmuraient quelque chose d’important sans que sa conscience en saisisse le sens alors que son cœur le faisait et s’apaisait doucement. Elle rêva de flammes…
Des jours durant, elle rechercha ces fantômes de voix. Elle les redoutait autant qu’elle les espérait et l’horloge semblait accélérer le rythme. La roue du destin tournait, inexorablement. Mais au dehors.
Entre les « mâchoires de fer » c’est le Dragon qui battait la mesure et son tempo la retenait. Mais elle venait de découvrir le sien et ne le lâcha pas.
Concentrée sur sa musique intérieure, Romane s’échappait de la réalité au point que les religieuses s’en inquiétèrent.
La Révérende Mère lui ouvrit les imposantes bibliothèques du monastère espérant la distraire de ses rêves. Pour la première fois, quelqu’un cherchait à éveiller sa curiosité. Elle ignorait même en avoir, et elle se révéla insatiable.
Elle découvrit le monde extérieur, bien à l’abri dans la gueule du Dragon, dévorant les livres avec une facilité déconcertante, surprenant les religieuses par son intelligence. La bibliothèque devint son monde.
Romane s’y plongeait toute entière, parfois des jours durant, dormant à peine, enchainant les lectures avec l’avidité d’un assoiffé en plein désert, complètement en marge de la liturgie des heures d’Ang Carach. Comme une fuite en avant.
L’hiver de ses quatorze ans, elle avait passé une nuit à hurler avec les loups assemblés dans la forêt autour du monastère. L’agitation anormale des animaux, tout aussi bien que leur nombre, effrayait grandement les religieuses.
L’animal était celui de la Déesse, de l’ennemie. Ils étaient sensés chanter la fin du monde dans les textes de l’Atanarion. C’était comme si Hel encerclait Ang Carach en pleine nuit.
Claquemurées dans leurs oratoires, les moniales psalmodiaient des litanies pour conjurer la destruction… et Romane tourbillonnait sur elle-même au milieu des flocons de neige, criant avec les loups, indifférente à leur terreur ou aux murmures de celles qui se demandaient si la présence d’une oracle n’allait pas finir par les damner.
Romane ne pouvait pas expliquer pourquoi elle faisait ça. Mais quelque chose dans la voix des loups l’avait attiré dehors, attirés à eux. Ils saluaient quelqu’un, le Dragon lui-même semblait le faire aussi. Jamais Romane n’avait autant ressenti l’aura d’Ang Carach.
La danse de leur pupille sous la neige, fut pour les religieuses la preuve indéniable qu’elle était différente. Faites d’une autre glaise que la leur.
Romane devenait le chaos au centre de la mécanique implacable du monastère, la seule à ne suivre que son propre rythme, sa propre musique. Les moniales tentaient tant bien que mal de juguler l’énergie débordante de leur protégée, sans succès.
Romane lisait des jours entiers, errait des nuits durant dans les vergers du monastère, en communion avec un monde que les nonnes ne saisissaient pas.
Pendant des années, son rythme de vie insensé fut l’objet d’une lutte silencieuse avec les religieuses. La révérende mère ne cachait plus son inquiétude et ses sermons devenaient de plus en plus fréquents.
Mais malgré leurs craintes, Romane restait leur enfant à toutes et elles ne pouvaient défaire leur amour de leur peur, ni leur croyances de leurs instincts de protection. Elles ne pouvaient trahir ou rejeter Romane sans s’arracher le cœur.
L’année de ses seize ans, la Révérende mère décida qu’elle accompagnerait les novices à leur initiation dans les îles Sorata.
Les moniales d’Ang Carach achevaient généralement leur noviciat dans le temple d’Eurydice, la capitale, tenu par les prêtres. Mais celles qui le souhaitaient pouvaient terminer leur initiation à la source, dans le berceau du culte d’Astharoth : les îles Sorata, en pleine Mer du Septentrion.
Il fallait se rendre jusqu’aux falaises des Falls et là, prendre un bateau pour traverser la Mer de Jade en direction du Nord, jusqu’à ce qu’elle change de nom, au-delà des Iles-sous-Levant.
Là bas, Romane devait cacher son don et se faire passer pour une moniale initiée. Les prêtres de Sorata n’avaient aucun moyen de savoir qu’elle n’avait pas été approuvée par leurs délégués d’Eurydice. Romane n’existait pas et ne devait pas exister en dehors de la clôture.
Elle avait eu beau lutter, la révérende mère était restée inflexible. Elle partit.
«Et peut être qu’à ton retour, tu auras réfléchi et mèneras une vie plus sensée»
Romane ne savait que penser de cette tentative de dressage. Elle ne comprenait pas ce qui affolait la Révérende Mère plus que n’importe quelle autre de ses « mères ». Ni pourquoi elle l’envoyait ailleurs si elle était si inquiète qu’on la découvre. Elle eut soudain l’intuition que cette femme savait. D’où elle venait, qui elle était, et surtout, pourquoi elle était si différente…
La première fois que Romane franchit l’enceinte, la première fois qu’elle échappa à l’étreinte des «mâchoires de fer», il faisait nuit et elle avait imposé le sommeil à son esprit, terrifiée de quitter Ang Carach.
Le monastère était sa prison, la cage où ses parents l’avaient laissé pour la vouer à l’oubli. Elle l’aimait comme on aime sa terre natale et le haïssait comme on exècre les barreaux de son cachot. Mais tant qu’elle restait à Ang Carach, elle était en sécurité, elle ne craignait rien et cette certitude était sa seule possession. On la lui arrachait.
Elle dormit les trois jours du trajet, sous l’attention inquiète de ses compagnes de voyage affolées par son « coma ». Elle s’était cachée si profondément en elle-même, qu’elle n’avait pas entendue leurs cris ou sentit leurs secousses, leurs prières ou leurs larmes. Mais le parfum de la Mer de Jade la réveilla en sursaut sous leurs regards surpris.
Elle ignora leurs murmures et repoussa les tentures de la carriole pour s’aventurer jusqu’à la falaise où leur convoie s’était immobilisé. Le sentier qu’elles devraient descendre pour accéder à la petite plage où les attendait leur barque était abrupte. La pente vertigineuse creusée dans la falaise l’absorba un instant, puis elle s’approcha du bord.
Quand ses yeux se portèrent sur les flots, elle eut la certitude de leur appartenir, comme si elle était un peu faite de leur écume. Pouvait-elle appartenir à la fois au Dragon et à la mer ? Etait-elle de feu et d’eau ?
A son retour des îles Sorata, huit mois plus tard, elle retrouva avec soulagement l’étreinte des « mâchoires de fer ». Les îles du Dragon étaient un enchantement, et leur pouvoir plus puissant encore que celui d’Ang Carach. Cependant, elle appartenait à ce lieu autant qu’à son dieu.
Quelque chose avait changé au monastère. Non seulement chez les religieuses mais aussi dans l’air. Comme un parfum aimé qui se serait attardé, trop faible pour qu’elle le reconnaisse.
La Révérende Mère ne fit plus jamais aucune remarque sur ses heures de veille ou son activité débordante. Elle fit au contraire ce qu’elle pouvait pour faciliter ses recherches dans les différents domaines qui captaient son attention.
Romane ne comprit pas ces revirements. Lorsque les religieuses la regardaient désormais, elles semblaient chercher quelque chose dans ses yeux et ne le trouvaient pas. Comme si elle invoquait pour elles un autre visage… Dans l’esprit de Romane flottait l’image de silhouettes floues, comme un souvenir. Un rêve de flammes…
Le fils de la Révérende venait souvent rendre visite à sa mère. Toutes les moniales connaissaient David de Senlys et Romane ne lui avait jamais prêté plus d’attention qu’à autre chose.
Il venait du Dehors, du monde où ses parents l’avaient fuit, celui auquel elle se sentait étrangère, pressentant qu’elle n’avait pas le droit d’y être et qu’il n’y avait au-delà de la clôture, aucune place pour elle.
Mais à son retour des Sorata, leur chemin s’était croisé véritablement pour la première fois. Ils s’étaient littéralement percutés à un croisement. A peine avait-elle repris son équilibre que l’homme l’avait brutalement saisi pas les épaules pour la dévisager.
« Incroyable » souffla t-il avec le même regard hanté que les religieuses depuis qu’elle était revenue.
Lui aussi semblait chercher quelque chose dans ses yeux. Elle était si stupéfaite, qu’elle se laissa faire sans rien dire. Elle sursauta néanmoins quand il fit glisser ses doigts dans ses cheveux blonds.
David de Senlys semblait fasciné, il la dévorait du regard, et elle se sentait très étrange. A la fois brûlante et affolée. Son cœur accélérait l’allure à mesure que le parfum de David l’enveloppait.
« Incroyable » répéta t-il.
Un groupe de religieuses passa plus loin sans leur prêter attention, néanmoins cela suffit pour le sortir de sa transe. Il relâcha Romane qui se sentit brusquement abandonnée, glacée, avec au cœur, le manque de ses mains sur elle.
Il avait brutalement fait demi-tour après cela et s’était enfermé dans le bureau de la Révérende Mère.
Romane avait énormément de mal à se sortir cette étrange scène de la tête. Elle le croisait de loin depuis sa naissance… alors pourquoi ce trouble ? Seulement parce qu’elle le rencontrait réellement pour la première fois ?
Et inconsciemment, elle posait ses mains sur ses bras, là où l’empreinte fantomatique de son toucher lui brûlait encore la peau.
Les années glissèrent sans dissoudre cette sensation…
Elle ne pressentit rien quand David l’approcha l’année de ses vingt ans. Elle détailla ses cheveux bruns et ses yeux verts avec attention, pour s’en souvenir, quand il serait loin d’elle. Elle savait qu’il ressemblait à son père, le défunt Charles Orphéo VII car c’était ce que la rumeur disait de lui.
Elle n’avait jamais rien attendu de cet homme qu’elle avait toujours connu. Ni secours, ni tendresse, ni attention d’aucune sorte. Depuis le jour où il l’avait saisi entre ses mains, il ne l’avait plus approché ou regardé. Elle le savait parce qu’elle ne pouvait détacher ses yeux de lui, ni faire taire son cœur erratique quand elle le voyait. Elle se traitait d’idiote mais cela ne changeait rien.
Elle était entre les dents du Dragon. Il n’y avait que dans les contes de l’ancienne terre, que les princes venaient combattre les dragons pour sauver leur princesse. Du reste, s’il était fils de roi, il n’était qu’un bâtard pas un prince, quant à elle…
Elle était entre les dents du Dragon et elle y mourrait, sans doute.
Il s’approcha d’elle qui n’attendait plus rien, résignée à ne jamais quitter la prison de pierre où elle était née… et c’est alors qu’il ouvrit les portes de sa cage, qu’il la déracina d’un seul mot :
« Rowan… »
Le souffle lui manqua et elle se laissa choir lentement sur le sol, le cœur battant à tout rompre, la corolle froissée de ses tuniques de nonnes étalée autour d’elle.
« Redites-le, redites-moi mon nom.. » chuchota t-elle si bas qu’elle crut qu’il ne l’entendrait pas.
Mais il s’agenouilla devant elle en saisissant ses mains glacées entre la fournaise des siennes.
« Rowan… Ils m’ont dit de dire : Tu es Rowan »
Elle plongea son regard dans ses yeux verts sans les voir tandis que le souvenir prenait enfin forme.
Le bûcher des funérailles auprès duquel les enfants, trois garçons et une fille se tenaient… Leurs yeux étaient comme un ciel de nuit semé d’étoiles, les yeux de la Déesse. Ils avaient tournés leurs regards dans le vide, dans la direction improbable où Romane se tenait, entre les « mâchoires de fer » à des centaines de kilomètres par delà la mer … Et sur leurs lèvres, elle avait lu son nom « Tu es Rowan » tandis que toute son âme criait vers eux…
Il fallut un temps pour que David se reprenne, encore sous le choc d’avoir vu les yeux de Romane changer, passer de l’indigo au noir de jais jusqu’à ce que l’encre de sa vision envahisse intégralement ses yeux jusqu’à la cornée.
Il ressemblait à un homme qui vient d’être ensorcelé. A un homme dont les yeux humains ont soudainement acquis la capacité de voir la trame des choses. Ses yeux verts brillaient d’un feu ardent, une lumière verte comme de l’absinthe.
Il avança une main pour effleurer les paupières de Romane, plongeant dans ses yeux redevenus normaux. Ces yeux d’une couleur qui n’existait pas en Oriande, ni dans un autre royaume du continent à sa connaissance. Mais qui pouvait voir-au-loin…
« Je comprend pourquoi aveugle, dit-il mystérieusement. Mais pas pourquoi sans pouvoir»
Romane ne sut quoi lui répondre. Elle sentait qu’il ne parlait pas vraiment de son Don. Pas entièrement du moins. Elle éprouvait quelques difficultés à réfléchir, alors qu’il lui caressait la joue sans même s’en apercevoir et que ses yeux verts semblaient vouloir la fouiller jusqu’à l’âme, jusqu’à la noyer dans leur eau. Il se pencha un peu vers elle et Romane s’accrocha à lui machinalement, incapable de respirer son parfum sans défaillir.
Cependant David ne disait rien. Il l’observait avec la même intensité qu’auparavant, comme s’il cherchait d’autres traits dans les siens. C’est là qu’elle réalisa brutalement. Il connaissait les enfants !
« Je suis venu ici pour vous ramener à eux » dit-il, inconscient d’avoir suivit les pensée de la jeune femme.
Puis il se redressa, la relevant dans le même mouvement.
Elle ne lui demanda pas qui était ces eux. D’ici peu, elle aurait toutes les réponses qu’elle voulait, et même d’autres, qu’elle aimerait ne pas connaitre. Elle pouvait attendre les explications. En fait, elle voulait les entendre d’eux et d’eux seuls.
Elle allait partir d’ici...
Soudain, Romane regarda autour d’elle, le cœur serré. Elle aimait ce lieu et le détestait en même temps. Ici, elle était à la fois en sécurité et prisonnière, une graine en terre, mais Dehors…
La main de David autour de son poignet la ramena à lui. Il l’enveloppa dans son étreinte, la poussant vers la clôture, vers le monde, ses lèvres pressées sur ses cheveux blonds, il murmurait doucement.
« Rowan… »
C’était comme un charme, un sortilège qui l’absorba toute entière. Les bras de cet homme autour d’elle l’émouvaient plus qu’elle n’était prête à se l’avouer mais elle ne voulait déjà plus les quitter.
« Rowan »
Elle était enfin née.
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